17/01/2010
Notes d'outrenoir
On n'entre pas dans Soulages comme dans un moulin. D'abord, on n'y voit que du noir...
Petit guide de voyage, sous forme de brèves notations, pour porter assistance aux « non-initiés ».
Une œuvre m'intéresse, dit Pierre Soulages, "parce qu'elle est un objet poétique qui me permet, quand je le regarde, de vivre d'une manière intense."
Léopold Sédar Senghor, visite une exposition Soulages au Centre Pompidou, il y a trente ans. Il dit : « un coup de poing dans l'estomac ».
Soulages dit : « La réalité d'une œuvre, c'est le triple rapport qui s'établit entre la chose qu'elle est, le peintre qui l'a produite et celui qui la regarde. » Quand je regarde cette peinture - « la chose qu'elle est » - face à face, où est le troisième terme, le peintre ?
C'est une « œuvre qui propose une expérience physique », écrit Pierre Encrevé, biographe, ami et spécialiste de l'œuvre de Pierre Soulages..
Soulages dit : « Je crois que je fais de la peinture pour que celui qui la regarde - moi comme n'importe quel autre - puisse se trouver face à elle, seul avec lui-même. »
Il dit (à un journaliste, pendant l'accrochage, au Centre Pompidou) : « Non, pas de biais. Placez-vous face à la toile. Là, vous voyez... » Où se tenir ? D'où regarder ? S'immobiliser ? Bouger sans cesse et jouer avec la lumière ? En face à face, seul... ?
« Maman, dit Pierre Soulages à cinq ans, le noir n'est pas forcément le deuil ». D'où tenait-il ce savoir ? (du scintillement gris argent de la Méditerranée... des voilettes de deuil de sa mère et sa sœur au soleil d'un cimetière presque marin... des nuits étoilées lavées par le mistral...)
Le petit Pierre qui jouait avec de l'encre et du papier aurait dit : « Je fais de la neige. » « J'avais dû essayer de rendre le papier plus blanc par contraste. J'ai commencé à réfléchir à la peinture assez tôt, sans le savoir. J'aimais peindre. » On naît peintre ? On naît Soulages ?
Marie-Dominique Lelièvre a écrit dans Libération : « Qui n'a pas joué avec de l'encre et du papier ? C'est peut-être pour cette part enfantine que les Français l'approuvent aujourd'hui ».
Une nuit de janvier 1979, Soulages « patauge » dans la pâte noire. Et puis quelque chose surgit, une peinture « autre » est possible... Il dit qu'il est passé à « l'outrenoir » Que s'est-il passé cette nuit-là ?
Le petit Pierre se rebelle et s'évade de l'école où on lui avait donné une punition. Le petit Pierre regarde une tache de goudron par la fenêtre de la classe.
L'étudiant brillant admis à l'Ecole nationale des beaux-arts « prend ses jambes à son cou ». Il rentre à Rodez et prépare le professorat de dessin à Montpellier. Quel professeur de dessin aurait été Soulages ?
Avec Pierre Soulages, on en revient toujours à l'enfance. Sa première visite à l'abbaye romane de Conques, avec sa mère (« tremblant de peur devant la statue de Sainte-Foy, son regard, sa quantité d'or et de pierres ») ; puis l'excursion scolaire, il a douze ans. Le professeur de lycée veut « démontrer la maladresse des sculpteurs romans ». Soulages : « J'étais furieux, ce n'était pas maladroit. Cela me touchait. La musique des proportions, l'espace architectural, l'émotion. » Les artisans de son enfance (gestes, savoir-faire) (artisan/artiste) - les outils (balais, brosses, racloirs, tous pinceaux, morceaux de cuir), les supports (papiers, toiles....), les matières (brous, huile, acrylique)... La révélation de la grotte de Lascaux.
Une jeune fille visite l'exposition de Beaubourg. Elle dit à sa mère : « Ben oui... Y'a d'la lumière dans la nuit ! »
Jacques Bugier.
Soulages au Centre Pompidou jusqu'au 8 mars.
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