04/08/2011

Attention peinture fraîche

Il ne m’est rien de plus apaisant et reconstructeur que de peindre avec Eudes et à son service, dans son atelier de Montreuil comme une isba dans un jardin tropical. Et, m’appliquer à cerner de rouge orangé (un jus délayé de mercurochrome et de poudre jaune) le corps mystérieux qu’il a dessiné et gravé sur une fine planche de bois, le corps d’un homme pourvu de deux têtes et de deux visages (un berger de l’Attique, bel indifférent athlétique au regard absent ; un vieillard émacié, Homère aux yeux blancs, aux rides inquiètes). Ce corps est ouvert, à la manière d’un écorché à l’eau forte, sur ses tubulures de nerfs, de lymphes et d’artères. Sur la carte routière de ce corps offert, scruté de l'intérieur, poussent de monstrueuses excroissances : peut-être des coraux, le crâne d’un mammifère, peut-être un encornet géant, des anémones carnivores. Et l’homme double, en équilibre instable sur des pieds qu’on imagine ailés, ou saisi dans une course que dément l’immobilité de ses traits, tient des deux mains une corde à sauter arrêtée en plein envol, une arche au-dessus des deux faces qui s’ignorent à l’aplomb d’un seul cou. Le motif se détache sur un fond de taches grises et noires, un pelage de léopard ou de girafe où se composent et apparaissent de multiples visages. C’est là, entre les contours effrangés du corps de l’homme chimère et la bordure noire qui cerne le dessin jusqu’aux bords de la planche, sur les taches ocelles de papillon de nuit et parmi elles, que je participe à étaler sur le bois cette orangeade destinée à mieux faire ressortir le personnage et sa corde, l’homme double qui, pour que danse la corde à sauter, doit la saisir des deux mains sans trembler, à l’unisson de ses deux figures, de ses deux sources, le vieil homme aveugle et le jeune homme absent.

Juste à côté, l’espace d’une terrasse pavée, d’une table de fer forgé rouillé, d’un pot de thé indien au lait sucré, dans la maison aux mille dessins de visages et de nus, aux mille objets totémiques et tendrement dérisoires, aux mille supports de souvenirs tricotés d’amour et de douleurs, Hélène va et veille, de son atelier aux belles endormies à sa cuisine aux lasagnes glorieuses. Louise dans le jardin musarde et photographie les carpes mordorées du bassin aux bambous. Isabelle va et danse et tisse sur l’écran de son téléphone des correspondances sans fin. Des confidences se chuchotent. Puis ce seront des rires. Puis des applaudissements pour Julian qui ne sait pas qu’il nous regarde en parlant à la télévision.

Je m’applique à peindre en orange liquide au pinceau fin, à suivre sans baver une ligne de pointillés pyrogravés, à pousser la couleur jusqu’aux archipels de taches les plus sombres pour éviter ces lisières nuageuses où la différence de densité de pigments dans ce sirop instable peut faire naître des brisures de ton, d’importunes bourrasques ombrées… Je m’applique à peindre, les mouvements du pinceau, les virages en volutes pris sur la pointe, les allers-retours d’une bordure finement dentelée à la flaque orange un instant déposée plus au large, la pensée d’un sens, d’une marche à suivre pour que le côté de la main puisse se poser franchement sur une surface sèche du dessin, tout cela m’occupe entièrement, délicieusement. Et, dans les mots échangés avec le maître d’œuvre, anodins et complices, ou dans le silence partagé sur le fond de musique douce, romances américaines, je m’applique tout autant à apaiser, à boire comme un buvard les doutes d’Eudes qui ne sait pas où va son dessin et s’interroge sur la permanence de ses colères qui durent trop longtemps, dont il sait qu’elles le minent, qui pourtant le dominent. Ce faisant je revisite et regarde du haut d’une colline mes propres doutes paralysants, mes propres colères enfouies rongeuses, sans y penser cependant, tout absorbé à peindre, à respecter les découpures de nerfs, à étaler le rose orange comme si cela était la chose la plus importante de ma vie à ce moment (et à ce moment ce l’est entièrement).

Tandis que, dans le jardin et dans la maison, ma tendre sœurette de choix, et sa sœur à jamais aimée, et notre fille amour, et sur l’écran brillant son grand frère aimé, font une farandole guirlande où, trempant dans le pot de couleur la pointe de mon pinceau fin, je sais que j’ai ma place, qu’en clapotis orange je suis au monde. Devant l’atelier, une rose trémière d’au moins deux mètres de haut se balance. Dans l’atelier, une corde à sauter tournoie.

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